ANDRE'  ARMAND  VINGT-TROIS

Un Cardinal pour Paris

                                          

 

Il a hérité de la lourde charge de succéder au Cardinal Lustiger.

 

Benoît XVI vient de le faire entrer au Sacré Collège.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UN ENTRETIEN AVEC CAROLINE PIGOZZI ET PINO PARISIO

 

Eminence, d'où vient votre nom? Cardinal Vingt-Trois.

Il semble être celui d'un enfant  adopté, mais ce n'est pas mon cas. Peut-être est-ce celui d'un de mes ancêtres. Je n'ai aucun élément d'information précis, je peux juste émettre des hypothèses. Les noms de chiffres étaient généralement donnés à des enfants trouvés; un jour du mois, un numero de porte ou un numéro de lit ....

 

Est-ce pour vous une surprise d'avoir été créé cardinal ?

Oui, une vraie surprise. Le choix du Pape est entiérement libre. J'en ai été prévenu un dimanche matin, après avoir célebré la messe dans une paroisse du XV^ arrondissement, mais l'annonce  officielle n'a eu lieu que le 17 octobre, à la fin de l'audience générale, avant l'Angélus. Ma première pensée de reconnaissance est allée au cardinal Lustiger, pour lui demader son intercession et ensuite à ma famille, ma mère en particulier. Le petit garçon de Paris que j'ai été devient cardinal mais ce qui importe vraiment reste d'aimer Dieu et d'aimer son prochain. Plus que mes mérites personnels, cette nomination manifeste le rôle symbolique de Paris et de la France dans la vie de l'Eglise. C'est un immense encouragement. Et je mettrai en pratique mon italien.

 

Cela change-t-il votre approche pour mener à bien l'Eglise de Paris ?

D'une certaine façon, non. Cette nomination, je la reçois comme le devoir de m'occuper davantage encore de l'Eglise tout entière. Devenir cardinal veut dire être toujours plus attentif aux problèmes internationaux, aux attentes des autres peuples, sans réfléchir uniquement à la situation parisienne ou française. Le collège des cardinaux - à ce jour, 121 cardinaux électeurs - est beaucoup plus restreint que le nombre d'évêques. Mais c'est tout le diocèse de Paris qui se sent concerné et beaucoup de gens en France, en Europe et ailleurs, vont observer la vitalité de nos paroisses ed de notre chrétienté. Il y a ici, chez les catholiques de la capitale, une vraie richesse que nous devons continuer à mettre en oeuvre. L'Eglise de France et celle de Paris ont, dans le passé, connu de grandes figures, comme le cardinal Suhard, qui a créé la Mission de France et, bien sûr, plus proche de nous, Jean-Marie Lustiger. Je me rejouis de côtoyer à Rome huit cardinaux français, dont deux archevêques en exercice, les cardinaux Barbarin et Ricard, avec lesquels j'entretiens des relations d'amitié.

 

Quel est votre quotidien ?

J'ai quatre champs d'action principaux. D'abord, le diocèse de Paris, avec des contacts personnels. C'est l'essentiel des journées: rendez-vous avec les prêtres et les laïques, réunion liées à la vie du diocèse. Ensuite, je me consacre aux visites des paroisses avec, chaque dimanche matin, la célébration de la messe dans un lieu différent et tous les dimanches soir, dans ma cathédrale, Notre-Dame. Je prie avec les communautés chrétiennes de Paris et je partage ainsi leur vitalité, leurs activités, leur générosité... Viennent aussi les questions nationales, dont le Conseil permanent des évêques d'Ile-de-France, les contacts avec les responsables de notre pays. Quant au dernier volet, il est international : par exemple, je me rend à Rome environ une fois par mois en tant que membre de la Congrégation des évêques (qui prépare les nominations des évêques du monde entier) et j'ai participé parfois à des rassemblements, comme celui, à Budapest, pour l'évangélisation ou le Congrès eucharistique de Québec.

 

On imagine l'Eglise de France riche. Est-ce toujours vrai ?

Il n'y a pas de critères objectifs de la richesse. Prenons l'exemple que je connais le mieux, celui du diocèse de Paris : 70% de nos églises sont "propriétés de la ville", et nous avons juste l'usage. En revanche, les églises construites par nous depuis 1905, c'est-à-dire depuis la séparation de l'Eglise et de l'Etat, nous appartiennent. Elles sont une trentaine , dont plusieurs ont été construites récemment : Notre-Dame de l'Arche-d'Alliance (XV), Saint-Luc (XIX), Notre-Dame de la Sagesse (XIII) et Saint-François de Molitor (XVI), qui, elles, sont  à notre charge. Par ailleurs, en un demi-siècle, notre parc immobilier c'est beaucoup réduit, car nous avons vendu des immeubles et des locaux non conformes aux normes de sécurité pour en réhabiliter d'autres. Nous nous sommes aussi séparés de propriétés paroissiales, comme des chalets ou des maisons de colonie de vacances. Il nous reste néammoins un certain nombre de presbytères ed d'autres bâtiments abritant des oeuvres ou des activités diocésaines, tel celui de la rue Saint-Vincent, dans le XVIII, qui abrite la Maison diocésaine, et quelques appartements de rapport, reçus pour la plupart en legs. Mais l'Eglise n'est pas riche ! Si aujourd'hui nous équilibrons l'exercice financier de l'Eglise de Paris, c'est en partie grâce à ces revenus et aux legs, et surtout aux dons des fidèles, notamment au "dernier de l'Eglise". Les prêtres de Paris, moi compris, touchent 780 euros par mois, sont logés et nourris, et quand ce n'est pas le cas, ils reçoivent une indemnité. L'hotel particulier abritant la résidence de l'archevêque a été offert par une famille généreuse il y a une centaine d'années. Par ailleurs, je n'ai pas de chauffeur. Mon secrétaire conduit ma Citroën C4 grise lorsqu'il m'accompagne. Sinon, c'est moi qui prends le volant.

 

Comment incitez-vous les gens à donner au dernier du culte, que l'on appelle maintenant "dernier de l'Eglise" ?

Le principal est qu'ils comprennent que les prêtres ne sont payés ni par l'Etat français ni par le Vatican, comme certains se l'imaginent encore. Depuis la loi de 1905, la République ne subventionne aucun culte, pas plus le catholique qu'un autre ! De ce fait, nos moyens d'action reposent sur la providentielle générosité des fidèles, que je tiens à remercier au passage en espérant qu'ils continuent ainsi ! Il faut êtreconscient que non seulement le Vatican n'aurait plus, de nos jours, les moyens de nous subventionner, mais que, de plus, c'est nous qui envoyons de l'argent à Rome, deux fois par an, aprés avoir organisé, pour les oeuvres du Pape, une quête appelée "le dernier de Saint Pierre", soit la contribution des catholiques du monde entier au budget du Saint-Siège.

 

Comment travaillez-vous avec les prêtres du diocèse de Paris ?

Je réunis régulièrement les 120 curés responsables de la capitale par petits groupes, et je les fais parler de leurs activités pastorales et des différentes situations dans lesquelles ils se trouvent. Ils partagent aussi avec moi leurs difficultés et leurs joies. Je crois pouvoir dire que je connais les 600 prêtres du clergé parisiens. Leurs tâches sont innombrables et nos sujets de réflexion ne manquent pas : la solidarité, les vocations, la jeunesse, les familles, le dialogue entre les chrétiens et le monde qui les entoure. Nous accueillons aussi à Paris des prêtres étrangers, venus de tous les continents, pour étudier. En ce moment, une soixantaine d'entre eux, en échange de l'hospitalité et en jonglant avec leurs études, donnes aux paroisses un coup de main précieux.

 

Et le renouveau du clergé ?

Lorsque je suis devenu prêtre, en 1969, nous étions neuf à être ordonnés cette année-là. Depuis, certaines années one été plus creuses encore, comme 1979 où il n'y a eu que deux ordinations, mais d'autres ont été plus fastes. Grâce aux incessants efforts du cardinal Lustiger et à l'engagement de beaucoup d'entre nous, il y a eu un recrutement plus dense et régulier ces vingt dernières années, puisque, actuellement, nous atteignons une petite douzaine d'ordinations par an, ce qui signifie 75 séminaristes sur les six années de formation. C'est le résultat des vingt ans de travail du cardinal, qui avait réussi à mettre en oeuvre le séminaire de Paris et à le doter d'un corps de formateurs trés actifs et toujours en évolution. Envoyer un prêtre, préparer un doctorat est un gros investissement car, pendant plusieurs années, ils ne peut servir en paroisse.

 

Y a-t-il des prêtres qui renoncent à la vie religieuse ?

Hélas, cela arrive, bien sûr, mais pas ces deux dernières années ni immédiatement après leur ordination. Un ou deux pour cent nous quittent aprés des années de ministère parce qu'ils découvrent que ce n'était pas vraiment leur vocation, qu'ils se sont trompés et feraient mieux de faire autre chose. Certains sont en mal de liberté, vivent autre chose ou sont parfois en crise...

 

Subissez--vous la concurrence des communautés nouvelles ?

En quoi la prospérité d'une nouvelle communauté nuirat-elle à l'Eglise? Cela a toujours existé, et c'est très bien.. Cependant, une communauté, tout comme un monastère, reçoit des jeunes gens de la France entière. Par exemple, les Fraternités monastiques de Jérusalem à Saint-Gervais, dans le IV^ arrondissement de Paris, attirent du monde, mais cela ne signifie pas qu'il s'agit seulement de parisiens.. Nous, nous devons nous contenter des vocations locales.

 

Comment mobilisez-vous les jeunes ?

La plupart des jeunes prêtres dont nous disposons sont engagés auprès de la jeunesse. Et dans tous les grands lycées et universités, il y a un aumônier. Il s'agit néanmoins d'une vraie question car, dans notre société, la jeunesse est devenue une cible commerciale, et tout le monde table sur sa clientèle. Pour ma part, je ne suis pas un marchand et mon but n'est pas d'attirer les jeunes. Avec les chrétiens que je conduis, j'essaie d'être témoin du Christ et, dans l'Evangile, le Christ ne cherche à séduire personne. Il dit ce que Dieu le Père lui ordonne de dire, et les gens se déterminent librement. je ne cherche pas à influencer les jeunes pour qu'ils entrent dans une organisation plutôt qu'une autre, mais à leur apporter la richesse de l'Evangile. dans notre société, il n'est pas si facile d'échapper aux conformismes et d'être libre; c'est pourtant la condition nécessaire pour entendre l'appel du Christ et y répondre.

 

Et les mariages à Paris ?

Actuellement, tant en France qu'à Paris, 4 ou 5 couples sur 10 se marient à l'église, soit 40 à 50% d'entre eux au lieu de 70 à 80% il y a trente ans. Ces donnés tiennent toutefois compte de la part des autres religions (islam, judaïsme, bouddhisme...) dans notre société, qui s'est beaucoup transformée en trois décennies, et aussi du nombre de divorcés qui se remarient civilement. Sans pouvoir, bien sûr, recevoir le sacrement de mariage.

 

Vous  êtes aussi l'ordinaire des Eglises orientales en France.

En effet, c'est moins connu, mais je suis le responsable ecclésial des catholiques  des Eglises orientales qui vivent en France. Les Chaldéens d'Irak, les maronites du Liban,, les melkites et les syriaques du Proche et du Moyen-Orient, les coptes d'Egypte, les Roumains et les Russes catholiques. Dans bon nombre de leurs pays  d'origine, ils subissent de vives tensions et nous demandent  surtout de ne pas les oublier. Essayant de les encourager, je m'efforce de les aider à garder un contact étroit avec leurs communautés nationales, et lorqu'elles ont besoin d'être aidées financièrement, je fais appel à la générosité des chrétiens de France, notamment  par le biais de l'Oeuvre d'Orient.

 

Quel héritage que de succéder au cardinal Lustiger !!!

Ce n'est jamais simple d'arriver après quelqu'un, et encore moins lorsqu'il s'agit de Jean-Marie Lustiger, dont la personnalité était très forte. Après plus de vingt-quatre années de présence parisienne, il avait forcément, par son style singulier autant que par son charisme, marqué une nouvelle manière d'être archevêque de Paris. Celui qui lui succède ne peut pas être archevêque  de Paris de la même façon. J'en suis conscient, certes, mais cela ne m'obnubile heureusement  pas. je ne me mesure pas en permanence par rapport aux autres. Sans me démarquer de personne, j'essaie d'être moi-même.